Fred Alpi se confie sur ses 5 ans à chanter dans le métro

Je connais virtuellement Fred Alpi depuis plus de 17 ans… Wow… comme le temps passe. Pour preuve, le podcast que je préparais avec mes potes pour faire découvrir des artistes indépendants diffusé en mai 2001 (« l’émission c’est votre musique » toujours en écoute d’ailleurs) comprend une entrevue avec Fred Alpi en plus de deux de ses titres de l’époque! Il faut savoir que l’on n’a jamais rencontré Fred, tout s’est fait à distance… Ça n’a même pas été fait avec Skype. J’envoyais les questions par courriel et Fred y a très bien répondu en me transmettant sa voix dans un fichier audio puis montage!

Pour vous dire que je suis toujours cet artiste au parcours fort surprenant, j’ai découvert la sortie toute récente de son livre 5 ans de Métro et vous propose son premier chapitre pour vous donner le goût d’en apprendre plus et pourquoi pas, de le soutenir en achetant son livre aux éditions Libertalia.

En tous cas, moi, c’est ce que j’ai fait et j’attends avec impatience de recevoir ce roman à caractère autobiographique qui s’inspire de son expérience de cinq années passées à chanter dans le métro à Paris dans les années 90!

Titre : Cinq ans de métro
Auteur : Fred Alpi
Collection : poche
Prix : 10 euros
ISBN : 978-2-37729-046-8
EAN physique : 9782377290468
Date de sortie : 3 mai 2018

La belle photo d’époque de Fred que vous voyez en haut est de Walter Kober et la plus récente représentant Fred que vous trouverez plus bas au milieu du texte est de Jean Fabien. Pour la petite anecdote, le ticket que vous voyez sur la photo du livre est un ticket de métro de Paris qui ne date peut être pas des années 90 mais qui est tout de même d’époque!

Chapitre I – Paris s’éveille

« Je suis l’dauphin d’la place Dauphine et la place Blanche a mauvaise mine. » Jusque-là, ça va. Mais j’ai l’impression d’avoir oublié tout le reste de la chanson. Ah merde, j’y vais ou j’y vais pas ? Ça fait une demi-heure que je tourne autour des escaliers qui plongent dans la station du métro Châtelet. Février, soleil sur Paris, et une petite dizaine de degrés au-dessus de zéro. Une belle lumière éclaire les façades des immeubles de la place Sainte-Opportune. Une lumière d’hiver, très blanche, très froide, mais j’ai chaud, très chaud. Respiration rapide, saccadée, anxieuse. Ma bouche desséchée semble incapable d’envoyer le moindre souffle vers mes poumons, oppressés par mon estomac en une inextricable torsade. Mes doigts sont paralysés, engourdis, incapables de sortir un son décent de la guitare que je serre fébrilement contre ma poitrine, de la même façon que si je voulais m’y accrocher. Je n’arrive pas à me décider à descendre dans le métro. L’impression de me jeter volontairement dans un précipice. En quelques jours, j’ai appris à jouer et chanter deux titres de Jacques Dutronc, plutôt simples, mais je ne les maîtrise pas encore. Surtout le texte, dont je n’arrive plus à me souvenir. Alors j’ai le trac. Un trac pétrifiant, tel je n’en ai jamais ressenti. Je me chante timidement les deux chansons, mais ma voix ne sort pas, prisonnière de mes tripes tétanisées. Et je transpire. Abondamment. Je dégouline de sueur sous le soleil pourtant bien innocent ce mois de février 1991. J’habite Paris depuis un peu plus d’un an, après quelques années passées à jouer de la musique à Bruxelles, mais surtout à Berlin, d’où je suis parti juste avant la chute du Mur. Ma vie berlinoise, humainement particulièrement exaltante, notamment en raison de l’aventure musicale que j’ai vécue en tant que bassiste du groupe Sprung aus den Wolken, a été matériellement placée sous le signe d’une précarité extrême. Je m’y retrouve, une fois de plus, tellement dans la merde financièrement qu’il faut que je dégote d’urgence de quoi subsister. À la fin des années quatre-vingt, le boulot n’y court pas les rues. Berlin-Ouest est pauvre derrière le mur qui la sépare de Berlin-Est, faisant de la ville un îlot bien isolé au cœur de la République démocratique allemande. Bien que la vie n’y soit pas chère, y subsister dans des conditions décentes est ardu. Je bosse sur des chantiers et je distribue des journaux la nuit, mais tout cela est pour le moins incertain, et épuisant à cause des horaires absurdes. Je suis également barman à l’Ex Pop, un bar de la scène alternative qui ouvre vers vingt-trois heures, mais ça ne suffit pas pour manger et payer le loyer, pourtant dérisoire, de l’appartement délabré que j’occupe alors dans le quartier de Kreuzberg. Tenaillé par la faim certains jours, je me dis que je pourrais aller faire la manche dans les cafés et les restaurants pour y améliorer mon quotidien. Je suis à l’époque incapable de chanter en m’accompagnant à la guitare, j’imagine alors que je peux essayer de gagner un peu d’argent en allant lire des poèmes. À la Staatsbibliothek, je sélectionne une série de textes poétiques français dont la traduction en allemand me semble bien se prêter à l’exercice. Le premier que j’irai lire sera Le Marché aux oiseaux, de Prévert. J’ai une trouille bleue avant d’aller faire une première lecture, parce que, bien sûr, il s’agit d’arriver sans prévenir sur une terrasse et de me jeter dans des eaux inconnues. Je tourne pendant pas mal de temps sur la place de Südstern, là aussi autour de la station de métro, avant de me décider à monter sur une des solides tables en bois de la terrasse ensoleillée et accueillante d’un café de la KörteStraße. De façon comparable à aujourd’hui, le trac, mais ça se passe bien, même si c’est certainement plus l’aspect sympathiquement décalé de ma prestation que ses qualités réelles qui me vaut la bienveillance sonnante et trébuchante des clients. Cette première fois sera malgré tout déterminante, car je sens ma voix sortir de mon corps comme jamais auparavant, alors que j’essaie laborieusement de chanter depuis de nombreuses années, sans résultat convaincant. Je comprends ce jour-là que quelque chose a profondément changé en moi, grâce à un lâcher-prise spontané auquel je n’ai jamais songé avant. Je renouvellerai ensuite l’expérience et me lancerai dans la lecture de versions allemandes d’autres poèmes de Prévert, mais également de Baudelaire, ou de textes de chansons de Brassens et de Brel. En français aussi, à la demande de quelques Allemands francophiles. J’assurerai ainsi un complément non négligeable de mes revenus pendant près d’une année, avant d’être contraint de prendre la route pour Paris, où il me semble plus facile de m’assurer des revenus qui me permettront de régler mes nombreuses dettes. Je dois rapidement mettre un terme au harcèlement que m’infligent d’insistants huissiers envoyés par un organisme de crédit aux taux particulièrement usuraires. Quelques années plus tôt, en France, j’avais été contraint de recourir à ses services afin de financer des projets musicaux, et je n’ai jamais été en mesure de le rembourser. Mais j’ai compris que les vautours ne me lâcheront jamais, et il faut maintenant que je règle définitivement le problème. Direction Paris donc, avec l’espoir d’une Tabula rasa matérielle qui apaisera mon esprit en plus de mes créanciers.

Alors que je tourne encore de façon indécise autour de la station Châtelet, les images de l’année écoulée me reviennent en tête, et je fais le point sur ma vie à Paris depuis que j’y ai emménagé. J’ai pendant douze longs mois été grouillot multitâche chez Robert & Public, agence de « communication et de relations publiques », c’est-à-dire de racolage publicitaire. Il y a cinq semaines, j’en ai claqué la porte. Un an dans la boîte, et je suis à deux doigts d’y péter un plomb tant je me sens une erreur de casting. Je me dis que je peux, que je dois me tirer de là au plus vite. Mais bon, il faut tenir, le temps de trouver un logement à Paris. Cela me coûtera de subir un autre type de harcèlement, celui d’un des patrons de l’agence, homosexuel sorti du placard à la quarantaine, abandonnant du jour au lendemain une épouse et quatre enfants pour tenter de rattraper compulsivement des années d’une frustration sexuelle conforme à son éducation chrétienne. Avec insistance, ce dernier drague visqueusement tous les jeunes hommes à son goût, et notamment les nouveaux venus à l’agence. Jamais au point de susciter une fin de non-recevoir sous forme de claque ou de coup de poing dans la gueule, mais de façon suffisamment pesante pour que son regard libidineux et ses lèvres crispées en un baiser peu équivoque installent une tension permanente et sournoise, renforcée par la relation de subordination propre à la vie en entreprise. Son fantasme étant de retourner un hétéro – de le « révéler à lui-même » ainsi qu’il le dit mielleusement – il a notamment jeté son dévolu sur moi. Ce ne sera pas la seule raison de mon départ, mais malgré des relations parfois cordiales avec certains collègues, mon incapacité à me soumettre à l’inféodation collective de la « culture d’entreprise » a fait de moi un mouton noir. Je n’ai de façon évidente pas l’« esprit publicité ». En réalité, c’est une implication totale qui est insidieusement exigée de la part des employés. Le prétexte en est un hypothétique gâteau qu’un jour tout le monde se partagera, mais aussi un même bateau dans lequel tout le monde serait embarqué. Un vaisseau présenté comme soumis à des dangers permanents au cœur des flots déchaînés de la concurrence capitaliste. L’« aventure humaine » qu’offre ce périple demanderait à l’équipage une solidarité et un engagement sans failles pour mener le navire à bon port. Contrairement à certains collègues dupés par ces slogans de la servitude volontaire, que d’autres subissent faute de mieux, je n’ai pas la naïveté de croire que si un jour gâteau il y a, il sera partagé au-delà du cercle restreint des actionnaires. Je n’ai d’autre part aucun doute sur le fait que la direction n’hésitera pas, dès les premières turbulences, à jeter aux requins celles et ceux des matelots qu’elle jugera superflus, bien qu’ils se soient impliqués corps et âme dans cet humaniste projet. J’ai depuis longtemps compris qu’en général, dans une entreprise ou tout autre système hiérarchique, la solidarité ne s’exerce – curieusement – que du bas vers le haut. Journées, soirées, week-ends, il faudrait être disponible en permanence, sans bien sûr être trop exigeant en termes de salaire – et ce malgré le train de vie visiblement plus que confortable de ses trois capitaines – parce que « derrière la porte, il y en a des dizaines qui rêvent d’être à ta place ». La récente entrée de la France dans la première guerre du Golfe leur fournit un argument supplémentaire pour mettre la pression sur les employés. Un jour, excédé à la fois par la vue d’un patron qui s’arrange dès qu’il le peut pour montrer sa bite quand il va pisser, et par l’accumulation de dossiers plus futiles les uns que les autres, mais systématiquement qualifiés d’urgents, je démissionne sans préavis. Et il me faut alors rapidement prendre des initiatives pour assurer le loyer, la bouffe et le remboursement des dettes. Il est hors de question de repartir bosser dans une entreprise, ce n’est définitivement pas un lieu fait pour moi. La perspective de retrouver le cycle précaire des petits boulots ne m’enchante pas, mais ça reste préférable à une vie d’esclave salarié, soumis à l’insidieuse pression d’un patron perturbé par une crise existentielle. Et puis je peux essayer de me débrouiller comme à Berlin, deux années plus tôt.

Berlin n’est pas Paris, la culture des bars et l’ouverture d’esprit de leurs patrons y sont très différentes, je le comprends vite en venant habiter la Ville Lumière. À Paris, la manche, c’est surtout dans le métro que ça se passe, et plutôt en musique. Admirant le courage de ces femmes et de ces hommes qui symbolisent pour moi une certaine forme de liberté et d’indépendance, je me suis depuis longtemps lancé le défi d’aller chanter dans le labyrinthe métropolitain. Mon intention de départ est de comprendre ce que ressentent ces artistes quand ils viennent se confronter de façon spontanée à un public qui n’est pas venu pour les entendre, dans un lieu a priori pas du tout prévu pour le divertissement. Dans les mois qui suivront, je m’attacherai à apprendre à jouer de la guitare et à chanter, afin d’être le plus rapidement possible prêt à rejoindre ces esprits libres. Je repense à cet instant à ce trio de filles qui jouent dans les rames de la ligne 1, et sur lesquelles je tombais régulièrement quand j’allais bosser à l’agence. Trois Américaines. Ce sont elles qui ont de façon décisive suscité chez moi l’envie d’aller chanter dans le métro. Elles jouent du jazz, musique pour le moins éloignée de ma culture punk d’origine, qui s’est heureusement enrichie avec les années. Ce sont de très bonnes musiciennes, mais ce n’est pas cela qui m’interpelle le plus. Ce qui est exceptionnel, c’est cette vitalité qu’elles dégagent, cette générosité solaire qui met rapidement le wagon en joie. Ce sont leurs corps tout entiers qui jouent et font vibrer leurs instruments. La première des filles du trio que je remarque est naturellement une guitariste, aux traits fins et aux yeux bridés. Ses doigts secs et nerveux courent de façon éblouissante le long du manche d’une bonne vieille guitare de jazz mûrie par les années, au son d’une profondeur inimitable mis en valeur par sa virtuosité. La deuxième est une saxophoniste élancée et noire, qui fait alternativement chanter, miauler et rugir son instrument, mêlant avec allégresse quelques notes volontairement dissonantes à ses solos, mettant ainsi subtilement en valeur leur musicalité. La troisième, dont les mains puissantes viennent slapper une imposante contrebasse, assure la respiration rythmique de l’ensemble. C’est une vigoureuse blonde à la tignasse ébouriffée, qui ponctue les morceaux de «yeah» sonores qui viennent rappeler que le jazz peut encore être une musique spontanée et organique. Je les observe également lorsque je les croise sur le quai, attendant qu’une rame arrive. Il est clair qu’elles élaborent et répètent leurs morceaux avec une évidente complicité, mais aussi avec une grande rigueur. Ayant véritablement fait mon entrée dans la pratique musicale avec le punk rock, quand j’avais 14 ans, j’ai longtemps été persuadé que la technique instrumentale et la discipline étaient les ennemies les plus irréductibles de la spontanéité, de la sincérité, et donc de la création. Mes semblables et moi-même haïssions l’académisme des musiques antérieures, et le jazz – que nous réduisions à la caricature embourgeoisée qu’il est fréquemment devenu il est vrai – le symbolisait selon nous à la manière de la musique classique. Il figurait donc pour cette raison dans le peloton de tête des musiques à ne pas écouter, et encore moins à jouer bien entendu. Mes récentes années vécues au cœur de la scène industrielle berlinoise des années quatre-vingt – style musical qui doit autant au punk rock qu’à la musique expérimentale ou au blues – m’ont ouvert l’esprit. C’est par la pratique et grâce aux musiciens avec lesquels j’ai joué là-bas que j’ai compris qu’une démarche créative véritablement innovante et la réelle spontanéité qu’elle permet sur le long terme sont le fruit d’un travail acharné et rigoureux. La curiosité persévérante accroît l’intensité des jubilations initiales, alors que celles-ci s’étiolent à l’inverse rapidement chez ceux qui misent uniquement sur la persistance de leurs premiers enthousiasmes. C’est l’impression inverse que produit sur moi ce trio de filles. Si elles me plaisent tant, c’est qu’il émane d’elles une profondeur rare ; j’ai le sentiment de comprendre le sens qu’elles ont choisi de donner à leur vie, et la cohérence entre leurs intentions et leurs actes. J’éprouve de l’empathie pour elles, je suis à la fois admiratif et interpellé par cette vitalité qui leur permet selon toute vraisemblance d’accéder à la liberté et au bonheur de créer. De la même façon que si elles m’envoyaient un message m’invitant à devenir leur semblable. Chaque fois que je les rencontre dans le métro, je me demande si je serais capable de m’engager dans la vie possible qu’elles me révèlent, et ce qui me retient de le faire.

Me voilà donc planté là, devant l’entrée de la station Châtelet. Je me sens très con, dans la rue, la guitare autour du cou. C’est ma première, celle que j’ai eue pour Noël, quand j’avais 12 ans. Celle avec laquelle tout a commencé. Une guitare classique, fabriquée en Allemagne de l’Est, avec un manche aussi large et anguleux qu’une poutre, et des cordes en nylon. Une vraie guitare de débutant. Et là, je me sens débutant comme jamais. Ça fait pourtant plus de quinze ans que je fais des concerts. Et parfois devant des centaines de personnes. Mais c’est tellement plus facile d’arriver sur une scène, petite ou grande, avec ses potes, et de jouer, même approximativement, pour un public venu pour ça. Là, personne ne m’attend. Personne. Et il y a de fortes chances pour que j’emmerde les voyageurs, parce que je vois bien leurs réactions quand un chanteur vient faire la manche dans un wagon. Et je me demande ce que je fais là. Pourquoi est-ce que je me suis mis en tête de chanter dans le métro? Bon, c’est vrai que je suis au chômage, criblé de dettes, et que si je ne trouve pas rapidement de l’argent, je vais encore me retrouver avec les huissiers et les flics à la porte. Ils voudront encore me prendre le peu que je possède, c’est-à-dire deux guitares et un ampli. Et ça, c’est hors de question. Je me suis promis que même dans la merde, jamais je ne revendrais une guitare. Depuis mon arrivée à Paris, il y a un peu plus d’un an, j’en ai très souvent joué chez moi, enfin. J’ai un jour trouvé frustrant de prétendre jouer de la musique sans être capable de prendre un instrument et de chanter deux ou trois chansons avec des amis, ainsi que le font en Suède les potes de mon village. J’arrive depuis quelque temps à grattouiller suffisamment pour accompagner des mélodies simples, mais il faut désormais aussi me mettre à chanter. Ce que je n’ai jamais su faire jusquelà, malgré quelques tentatives au cours des années précédentes. Ne me satisfaisant pas du plaisir bien réel de jouer de la basse dans les groupes avec lesquels j’ai fait pas mal de concerts, j’ai tenté d’en monter d’autres où j’étais supposé être chanteur. Et j’ai rêvé d’avoir une voix grave et puissante. Mais une fois devant le micro, à chaque tentative, la mienne ne sonne pas. Elle est toute plate. Crier pour faire des chœurs, ça va, mais chanter véritablement, ce n’est pas convaincant. Personne n’est convaincu, moi le premier. Malgré cela, j’aime chanter, j’aime ressentir cette vibration dans le ventre, la cage thoracique et la gorge. Alors je chante. « Le café est dans les tasses, et les cafés nettoient leurs glaces », ça fait au moins dix fois que je chante cette putain de chanson, elle va bien commencer à s’imprimer dans ma mémoire, non? De la même façon que lorsqu’on veut surmonter l’appréhension de se baigner dans une eau trop froide on s’y jette d’un seul coup,j’entre dans le métro, ligne 1, celle que je prenais pour aller bosser. C’est la ligne sur laquelle j’ai jeté mon dévolu, parce que l’on y voit de nombreux musiciens, notamment le trio de filles, et que ce n’est peut-être pas sans raison. J’ai décidé d’entrer dans la prochaine rame qui s’arrêtera. Il me semble évident que c’est dans les rames que je dois chanter, et pas planté dans un couloir. Je n’ai pas du tout envie de voir une foule anonyme et indifférente défiler devant moi pendant des heures, moi qui ne m’arrête que rarement lorsque j’entends un musicien dans cette situation. Il est illégal de chanter dans les wagons, mais ça n’a aucune importance pour moi. « Il est interdit de se livrer à la mendicité, de troubler la tranquillité des voyageurs de quelque manière que ce soit, dans les trains et les parties des stations dont l’accès est autorisé au public », indique l’extrait du règlement du métro promulgué le 9 décembre 1968 et affiché dans les wagons. L’ordonnance est signée par le préfet de Paris de l’époque, le tristement célèbre Maurice Papon, ce qui renforce encore le mépris que je peux avoir pour ce décret. Certains musiciens ont l’autorisation de jouer dans les couloirs du métro, à certains points bien précis, mais il faut pour cela passer devant un jury qui détermine si oui ou non ils ont les qualités requises. En cas de réussite, le jury attribue un beau badge qui en atteste, mais également des lieux et des horaires de travail bien encadrés. Je n’ai pas quitté le monde merveilleux de l’entreprise pour aller passer des entretiens d’embauche et me retrouver de nouveau sous la coupe d’un patron qui me dira quand et où jouer, et probablement quoi aussi. C’est une raison supplémentaire pour ne pas jouer dans les couloirs sous l’égide de la Guilde des musiciens du métro, ainsi qu’elle s’appelle me semble-t-il. Il y a d’autres emplacements qui pourraient être intéressants, et où l’on retrouve des musiciens sans badge d’accréditation, mais ils sont en permanence occupés par certains habitués, qui donnent eux aussi l’impression de se soumettre à un train-train sans perspectives. Il est quinze heures, et il n’y a pas grand monde sur les quais. Cinq ou six voyageurs qui attendent le métro le regard dans le vague ou le nez dans un journal, mais aussi un petit groupe de touristes tournant avec curiosité la tête de tous les côtés. Un clochard, de ceux que l’on appelle hypocritement « sans domicile fixe », somnole, assis sur un banc. De façon évidente, il n’a pas de domicile du tout, ni fixe, ni mobile, et c’est pour ça qu’il faut l’appeler sans-abri, parce que c’est ce qu’il est, lui comme tous ceux qui vivent dans la rue. Certains voyageurs m’ignorent, mais d’autres m’observent, et je ne suis pas habitué à ce regard. Je sens dans leurs yeux ces questions que je me pose moi aussi lorsque je tombe sur un musicien du métro. « Pourquoi il fait ça? Qu’est-ce qu’il va jouer? Il va nous emmerder? Il a une drôle de tête, ce gars-là. J’espère qu’il joue bien. » Je ne sais pas pour qui ou quoi ils me prennent, et quelle musique ils m’imaginent jouer. Préférant faire envie que pitié, j’ai, pour une fois, soigné ma présentation. Je suis en situation économique précaire, certes, mais j’ai un toit, une chambre située immédiatement sous ce toit, rue Tiquetonne, en plein centre de Paris en plus, dans le quartier de la rue Saint-Denis qui est alors un îlot de prostitution et de toxicomanie. Je suis habillé d’un costume de mauvaise qualité, pas très bien ajusté. Mes cheveux, très longs en ce moment, tombent sur une veste grise croisée, fine et un peu fripée, que m’a donnée mon pote Kiddy un jour où il a fallu avoir l’air présentable devant un tribunal, à Berlin. Le pantalon à revers que je porte n’est pas tout à fait assorti, et j’ai gardé mes Doc Martens, qui sont les bottes que je préfère porter quand je chante ou que je joue. Elles ont une bonne semelle antidérapante, et, sur scène ou en l’occurrence dans le métro, ça n’est pas un luxe. Avec ma chemise blanche, je suis persuadé d’avoir autant de prestance qu’un Gitan venant chanter pour un mariage. Alors que je n’ai l’air que de ce que je suis, un petit gars né près d’un lac au cœur de la forêt suédoise, ayant grandi à Amiens, récemment débarqué à Paris après quelques années à Bruxelles et à Berlin, et qui fait la manche dans le métro en essayant de se comporter comme s’il n’en avait pas besoin. La rame arrive, clairsemée. L’aprèsmidi, c’est en général plus calme. Ça tombe bien, je ne me sentais pas capable d’affronter trop de monde d’un coup. Pourtant, ça peut foutre plus le trac de jouer devant deux personnes que devant deux cents ou deux mille personnes. Je respire profondément, et je me dis, de la même façon qu’avant de monter sur une scène, « j’entre ». Ayant remarqué que les musiciens qui restent devant les portes côté quai gênent la descente et la montée des voyageurs, les mettant probablement dans des dispositions moins favorables, je me place immédiatement dos aux portes closes, situées côté voie. Afin d’obtenir l’attention de l’ensemble du wagon, je lance un tonitruant « Bonjour, et bienvenue ». Je ne le sais pas encore, mais ce sera mon salut au public du métro pendant les cinq prochaines années. À cet instant, je plaque un premier accord sur ma guitare, un la mineur, et je joue deux tours d’intro avant de commencer à chanter. Le fait de se mettre à jouer fait comme par magie s’envoler le trac. Il se transforme en énergie, et je me détends d’un coup. Une grosse bouffée de chaleur m’envahit, et le sourire un peu forcé que j’avais adopté se décrispe. Les voyageurs me regardent, contraints de m’écouter, certains agacés de façon évidente, d’autres l’air amusé. Je chante le morceau sans pratiquement commettre d’erreur de jeu ni bafouiller. Je sens que mon chant est perceptible jusqu’aux extrémités du wagon et, pour la première fois de ma vie, j’ai l’agréable sensation de projeter ma voix en chantant. À la fin de la chanson, c’est le verdict, tant attendu comme on dit. La quinzaine de personnes présentes dans la voiture applaudit dans sa quasi-totalité. Je la remercie chaleureusement, un peu ému, je dois l’avouer. À cet instant, je comprends que je vais, enfin, être capable de chanter. Il est maintenant temps de passer au deuxième titre, le seul autre que j’ai appris. Il est de Dutronc également, et c’est J’aime les filles. Pas trop d’accords non plus, ça ne devrait pas être difficile. J’attaque donc, mais là, c’est moins simple que je ne le pensais. C’est d’une part une mélodie plus douce, et je la joue de façon évidente dans une tonalité un peu trop basse pour ma voix. Dans ma chambre, ça allait bien, mais dans le métro, on peine à m’entendre. Le vacarme des roues sur les rails rend l’exercice encore plus difficile, et je ne me sens plus très à l’aise. Ce second temps me permet de comprendre que j’ai encore beaucoup de travail si je veux un jour chanter à peu près correctement. Malgré tout, les passagers applaudissent, un peu moins chaleureusement c’est clair, mais bon, je sens qu’ils encouragent l’effort. Je lance « Merci pour les chansons! », et j’attaque la partie qui me semble la plus difficile, voire humiliante, de cette aventure. Celle qui consiste à passer dans l’allée centrale du wagon et à tendre une petite pochette sous le nez des voyageurs en espérant qu’ils y glisseront une pièce. Qu’il est difficile d’affronter leur regard! Je me sens tel la dernière des merdes, et j’appréhende de lire de la pitié dans leurs yeux. Mais non, certains participent, d’autres pas, mais je ne ressens aucun mépris de leur part. Je n’ose pas vérifier combien ils me donnent, gardant mon regard dans leurs yeux ou sur le plancher. Je sors du wagon en lançant un « merci d’être venus, à bientôt », qui déclenche quelques sourires. Je descends sur le quai et vais m’asseoir sur un des bancs de la station. Je compte mon butin. Presque dix francs! En dix minutes! Pas mal du tout pour une première fois. Je décide de continuer, et j’attends la rame suivante. Chaque fois, Paris s’éveille passe bien, mais J’aime les filles est couverte par le fracas du métro. Après deux heures, je remonte à la surface, me disant que pour une première journée, je ne m’en sors pas si mal. J’ai récolté près de cent francs, ça me semble déjà une petite fortune. Je dois avouer que je ne m’attendais pas à gagner de l’argent, mais juste à jouer les chansons et à passer un moment très particulier dans un endroit qui ne l’est pas moins. Je n’ai jusque-là pratiquement jamais touché un centime en faisant de la musique, car quelle que soit la taille de la salle de concert, les musiciens sont systématiquement payés en bout de chaîne, et il leur reste en réalité rarement quelque chose en poche après que les frais sont remboursés. Pour une fois, j’ai rentré un peu d’argent en jouant, en me faisant plaisir, et en en procurant sans doute un peu aussi. Les deux révélations de la journée provoquent chez moi un enthousiasme qui me donne des ailes, et je sors du métro, radieux, à la station Étienne-Marcel. « Il est cinq heures, et je n’ai pas sommeil ! »

Chapitre II – Madeleine

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Sincever
Fondatrice de Zik'n'Blog.com et de musiQCnumeriQC.ca à la fois discrète, passionnée et rassembleuse, cette baladeuse numérique adore découvrir de nouvelles musiques et applications musicales. Par contre elle manque cruellement de temps et attend que la musique et les applis lui soient présentées, alors n'hésite pas à lui envoyer un petit message! Plus d'info sur elle via son twitter.com/sincever et son blogue perso :
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