Seun Kuti, l’héritier de l’Afro Beat

Seun KutiEn concert au Nice Jazz Festival 2006, le saxophoniste Seun Kuti joue avec Egypt 80, le groupe de son père, le légendaire Fela Kuti. Il nous explique comment les choses ont changé depuis l’époque de son père.

Dans les années 70, Fela Kuti inventait l’Afro Beat en mêlant le funk au jazz avec des ingrédients typiquement africains. Dans ses textes, il dénonçait la corruption des régimes africains et prônait le panafricanisme, la réunion à partir des valeurs africaines des Africains et descendants d’Africains dispersés sur la planète. Son dernier groupe, Egypt 80, est désormais dirigé par son plus jeune fils, Seun Kuti, qui revendique l’héritage paternel tout en creusant petit à petit son propre sillon. Rencontre avec Seun Kuti juste avant son concert au Jardin de Cimiez.

Vous jouez toujours avec le groupe de votre père. Est-ce pour perpétuer sa musique? Est-ce votre héritage?
Je joue avec Egypt 80 pour montrer à mon père que je le comprends et que j’apprécie ce qu’il a fait pour moi. Mais l’un des avantages, c’est qu’on ne perd pas de temps. Je ne le considère pas comme un héritage. Jouer avec Egypt 80 n’était pas mon idéal musical. J’ai pris cette décision parce que mon père pensait que c’était une bonne idée et qu’il le voulait.

Mais vous suivez les évolutions de l’Afro Beat?
Oui bien sûr. Pendant longtemps, mon père a été le seul musicien d’Afro Beat. Tous les groupes d’Afro Beat actuels perpétuent sa musique mais on ne fait pas que répéter ce qu’il a fait. Aujourd’hui, tout le monde joue différemment, même moi. Quand on entend un titre de Fela, on reconnaît le style de l’Afro Beat originel. Mais la musique évolue et j’ai développé ma propre individualité.

« L’Afrique est un continent, pas une nation »

L’un des messages de votre père était « Levons-nous et combattons ». Vous préférez proclamer: « Levons-nous et pensons ». Pourquoi cette différence?
C’est une question d’époque. Du temps de mon père, la situation sur le continent africain était différente. Quand les gens cherchent simplement à manger, à survivre, ils n’ont pas le temps de penser à la politique. La culture ne joue plus le même rôle. Ma génération n’a plus la même confiance en la politique, plus de grands idéaux.

Est-ce que vous pensez que les gens deviennent plus individualistes?
Oui, je pense. Les gens commencent à faire pression sur la société en Afrique mais on a beau devenir plus individualistes, on vit toujours sur un seul continent. Et malheureusement, les choses empirent. L’équilibre est instable. Le plus gros problème est que les gens se développent en dépit du continent.

Est-ce que vous pensez que la solution en Afrique viendra de l’unité?
Oui mais avant tout, on doit comprendre qui nous sommes et où nous sommes. Les colonialistes ont créé des pays sans tenir compte des peuples. Dans mon pays, par exemple, nous avons 200 langues différentes. C’est encore plus difficile de regrouper un continent entier. Tant qu’on n’aura pas compris que tout peuple a besoin de son propre espace, la route sera encore longue. Pour moi, une nation se définit par une culture commune, des buts communs et une langue commune. On doit inventer un langage commun pour toute l’Afrique, par exemple l’anglais. Mais un continent n’est pas une nation.

« Le panafricanisme est une vielle notion »

Quel serait le message le plus important de votre père maintenant?
S’il voyait ce qui se passe aujourd’hui, il serait fier car il a influencé tellement de gens. Il existe des centaines et des centaines de groupes d’Afro Beat. Je pense que s’il revenait, il nous dirait « Good job! » Mais l’esprit est en train de changer. A la base, l’Afro Beat était une arme contre l’oppression. Mais les européens, les canadiens, les américains sont nos frères blancs et on s’adresse aussi à eux.

Que pensez-vous du panafricanisme?
Je pense que c’est une vieille notion. Les noirs d’Amérique ou ceux du Brésil ont quitté l’Afrique il y a longtemps. Ils ont perdu leur culture et ont développé leur propre culture. Mais le monde change. Je dirais que ce qui se passe actuellement, c’est du « blackism ». Désormais les noirs du monde entier, de New York, d’Afrique ou d’ailleurs sont connectés.

Y a-t-il des chansons de votre père que vous ne pourriez pas chanter à cause de leur contenu?
Non, il n’y a aucune chanson que je ne pourrais pas reprendre. Quand je suis en tournée, je choisis toujours deux ou trois gros titres à lui en plus de mes chansons. Ca fait partie de ce que je fais. Tous les artistes et les groupes d’Afro Beat ont beaucoup de respect pour lui et reprennent toujours une ou deux de ses chansons. Ses paroles sont si vraies. Même aujourd’hui, elles gardent beaucoup de sens.

Merci Seun Kuti.

Propos recueillis et traduits par Eric_M

Fela Kuti project

Eric_M
Eric_M
En amateur de musique, Eric Maïolino est auteur-compositeur-interprète, joue de la guitare, pratique le théâtre et assiste à des concerts! (toutes ses chroniques ici)
http://www.ericmaiolino.com

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