Histoire du Negro Spiritual et du Gospel

Noel Balen Livre Gospel et Negro SpiritualsNoël BALEN retrace l’épopée des musiques sacrées noires américaines.

Le contexte économique, historique, géographique, politique et socio-économique est évoqué. Il permet de mieux saisir l’histoire du Negro Spiritual et du Gospel. Sont mentionnés et résumés également les artistes ou groupes emblématiques tout au long de l’ouvrage. De plus, vous pouvez vous référer à un lexique succinct des principaux termes techniques mais aussi d’origine Afro-américaine et des notions musicales à la fin de l’ouvrage, accompagné d’une discographie détaillée, d’une filmographie et d’une bibliographie. Il existe peu d’ouvrages français complets sur le Negro Spiritual et le Gospel, contrairement à d’autres musiques comme le Blues et le Jazz. En effet, le Negro Spiritual et le Gospel ne s’appréhendent pas aussi facilement. Difficile d’expliquer ou de décrire un type de chant intiment lié à la religion. C’est avant tout un dialogue avec Dieu qui est bien vivant et présent auprès des Noirs pour lutter contre leurs souffrances quotidiennes. C’est une musique qui chante d’elle-même.

L’ouvrage est scindé en six parties: Les Voix d’Ebène, La Terre Promise, De l’Eglise au Cabaret, Les Apôtres et les Divines, La Bonne Parole et le Feu Sacré. Noël BALEN utilise des mots religieux pour chaque chapitre pour mieux appréhender le Negro Spiritual et le Gospel. Il en est de même tout au long de l’ouvrage.

HISTOIRE DU NEGRO SPIRITUAL

L’histoire du Negro Spiritual débute avec la déportation de douze à quinze millions d’Africains par le Vieux Continent (Portugal, Espagne, Hollande, Grande-Bretagne, France, Italie, Suède et Danemark) pour le commerce. Composées d’hommes et de femmes, ces ethnies déportées sont originaires d’Afrique Occidentale. La plupart sont déjà des indésirables au sein de leurs ethnies respectives, des prisonniers des Africains mais aussi des marchands arabes. Un véritable négoce s’établit. L’esclavage en Amérique a plusieurs visages en fonction du lieu géographique. En effet, en Amérique du Nord, l’esclavage est plutôt graduel. Au XVIIe s. le statut de serviteur temporaire de l’esclave passe à un statut d’esclave à vie. Pour rythmer le travail pénible et difficile dans les champs (interdiction de parler), les esclaves noirs pratiquent les Work Songs (chants de travail). Il s’agit de chants simples sans accompagnement. Ils utilisent le Shout qui est une technique de chant: phrase courte et cinglante. C’est une expression solitaire. La voix humaine devient alors un médiateur avec les dieux et les forces surnaturelles auxquels chaque ethnie différente soit-elle tente de s’accrocher pour survivre sur une terre encore inconnue.Au début de l’esclavage (XVIIe s.), les opinions des planteurs différent sur une évangélisation possible des esclaves. Certains sont d’accord car elle pourrait insuffler une paix durable. Pour les opposants, l’évangélisation serait un véritable danger pour le système établi car ils seraient égaux devant le Christ. Cependant, malgré les différences de langues entre chaque ethnie, le mélange avec la langue anglaise va s’opérer lentement. Les références des esclaves noirs sont désormais la Bible (Saint Paul, Saint Jean Baptiste). L’utilisation du vocabulaire religieux est prépondérante. L’accompagnement instrumental est graduel. Dans un premier temps, il s’agit d’outils d’esclaves (hache, marteau, pioche, …). Dans un second temps, c’est une musique clandestine qui se joue avec des tambours, des flûtes de roseau, des violons, et s’empreigne d’influences européennes (berceuses, gavottes). Il en va différemment dans les colonies espagnoles, portugaises et françaises qui sont beaucoup plus souples, tolérantes (catholicisme) et acceptent plus rapidement et sans grande difficulté l’accompagnement musical. Les premiers Negro Spirituals ou chants noirs spirituels de la révélation sont une libre interprétation des Ecritures Saintes . Les sujets abordés sont le couple Adam et Eve, Noë, Moise, l’Exode et le Christ. En effet, les esclaves noirs s’identifient notamment aux Hébreux que les Egyptiens oppressent, mais qui finiront par être libérés par Moise. Les esclaves noirs attendent eux aussi leur libération. Les Negro Spirituals sont avant tout des chants mélangeant traditions africaines et mélodies liturgiques européennes, souvent chantés a cappella par un groupe vocal. Ils ont été transformés et inventés par les esclaves noirs de manière anonyme. Des cérémonies clandestines se déroulent dans les bois en pleine nuit: Hush Harbors (havres de paix). Puis, la pratique religieuse s’effectue dans des Praise House (maison de louange) ou des églises blanches à l’écart. La qualité vocale des esclaves noirs lors des offices se fait ressentir. Bien qu’il n’y ait pas d’égalité de race entre les Noirs et les Blancs, il y a tout de même une communion spirituelle très importante.

Les premières églises noires indépendantes font leur apparition vers 1770 quand les colonies d’Amérique du Nord souhaitent devenir indépendantes. La première église noire indépendante est en Caroline du Sud en 1774.A partir de 1780, les Camp-meetings remplacent d’une certaine manière les Praise House. Leur apogée se situe entre 1800 et 1830. Les Camp-meetings sont des rassemblements religieux multiraciaux en plein air sous des tentes durant lesquels la musique et le chant jouent un rôle essentiel. Ils vont fortement contribuer à l’éclosion du Negro Spiritual. C’est ce que l’on appelle plus communément le Second Réveil religieux . Les esclaves sont désormais convertis. Les Tabernacle Songs deviennent rapidement des Spirituals constitués, d’une part, de Blue Notes (notes particulières-troisième et septième degré de la gamme- infléchies d’un demi-ton vers le grave) permettant de traduire certains climats émotionnels; d’autre part, d’improvisations, de Running Verses (phrases passe-partout) et des Ring & Shuffle Shouts (danses d’inspiration africaine, en pas traînés, sans croisement des pieds). Ces derniers représentent l’apport essentiel des esclaves noirs aux offices blancs où la danse était interdite. Là encore, il y a une plus grande tolérance dans les Etats du Nord et du Centre.

Après la Guerre de Sécession (1861-1865) gagnée par les Nordistes, l’esclavage se transforme en ségrégation raciale bien que les esclaves soient affranchis. Le Ku Klux Klan voit le jour en 1866 et assassinera plus de trois mille cinq cents Noirs entre 1866 et 1875. Les Noirs continuent d’interpréter des Negro Spirituals pour faire face à la dure liberté mais aussi pour entrevoir un début d’éducation et d’enseignement. Pour financer tout cela, les Fish Jubilee Singers sont créés par la Fisk University , la première université noire du Deep South fondée en 1866 à Nashville (Tennessee). Les Fisk Jubilee Singers sont composés d’étudiants et de professeurs. Ils chantent des Negro Spirituals mais également des ballades irlandaises et des hymnes sacrés pour toucher un plus large public. Ils chanteront même devant la Reine Victoria en 1873. Ces Negro Spirituals à caractère joyeux et rythmique sont appelés Jubilee Songs.

Dans le même temps apparaissent des Minstrels Shows ou « Chanteurs Ethiopiens » faits par des Noirs. A l’origine, vers 1830, il s’agissait de troupes itinérantes d’artistes blancs outrageusement maquillés (Blackface Minstrels) parodiant la vie des Noirs du Sud de l’Amérique dans les plantations. Mais après l’émancipation (1865) sont apparues des troupes de minstrels noirs comprenant des comédiens, chanteurs, danseurs et musiciens se servant d’instruments folkloriques comme les tambourins, les claquettes en os (bones), le violon et le banjo. En somme, des spectacles caricaturaux et des parodies grotesques. Le Negro Spiritual va plus ou moins s’occidentaliser et laisser place au Gospel.

HISTOIRE DU GOSPEL  Le mot Gospel vient du mot God (Dieu) et Spell (Parole). Les Gospel Hymns sont la première étape des Gospel Songs de 1930. Ce sont des hymnes traditionnelles et des mélodies en vogue. C’est un courant, une mutation des chants rituels des protestants blancs. Depuis les années 1870, les instruments sont de plus en plus présents aux offices: orgue, harmonium, instruments à cordes, claquements des mains et mouvements du corps. Le début du XXe s. est alors une véritable effervescence artistique pour les Noirs.Les Gospel Hymns deviennent des Gospel Songs dont les bases sont à la fois simples et sophistiquées mais au début du XXè s., on ne peut pas parler encore de Gospel. La figure emblématique de ces Gospel Songs est Charles Albert TINDLEY . Ses oeuvres sont nombreuses et laissent place à d’importantes improvisations. Ce pasteur noir méthodiste (1856-1933) publie en 1916 son recueil, intitulé New Songs Of Paradise. Une véritable référence musicale. Autre personnage important: Alan LOMAX . Dès les années 1930, il collecte et conserve la mémoire musicale américaine. Sans cet homme, il serait difficile aujourd’hui d’analyser le Gospel et de tenter de l’expliquer, tellement son travail de sourcier fut important.

Le Gospel, c’est avant tout le combat contre l’Amérique raciste. C’est un partage des souffrances. Noirs émancipés mais toujours sous l’hégémonie blanche, surtout dans les Etats du Sud; d’où une très forte volonté de migration par des réseaux souterrains ou ferrés vers les grandes villes du Nord (Chicago, Detroit, New York). Ils ne s’engagent pas politiquement même s’ils restent fidèles au parti républicain, à Lincoln, leur « libérateur ».

Le Père du Gospel, c’est Thomas Andrew DORSEY (1899-1993). On peut également citer William Herbert BREWSTER (1897-1987) qui a fait de Memphis, « la place forte du Gospel » sans oublier Chicago. L’éclosion du Gospel se situe dans les années 1930. Il y a beaucoup plus d’instruments ainsi que des références à Jésus et les Apôtres, contrairement aux Negro Spirituals qui évoquaient des personnages de l’Ancien Testament.

Le Gospel compte des quartettes vocaux et des femmes de renom. Les quartettes vocaux restent le phénomène le plus populaire du Gospel. Ils sont composés de deux ténors, un baryton et une basse. Cette polyphonie à quatre partie, également appelée Male Quartet s’est largement inspirée des Barbershop Singers, qui se réunissaient dans l’échoppe du coiffeur. L’harmonisation simple de ces quartettes a la particularité de faire intervenir une voix au-dessus de la mélodie. Ces quartettes vocaux sont plus spontanés, prennent plus de risque que les chœurs universitaires qui lassent à cause de leur rigueur, de leur côté conventionnel. D’où, un très grand succès. On peut citer l’un des plus connus, le Golden Gate Quartet lors de la période de l’Entre-deux-guerres. A leurs débuts, ils se nommaient les Golden Gate Jubilee Singers et chantaient a cappella en 1934. Entre 1937 et 1943, ils enregistreront plus de cent titres dans un registre religieux mais aussi profane dans les cabarets.

 Les femmes les plus importantes seront pour la plupart en relation avec DORSEY qui a su les mettre sur le devant de la scène. Bien que le Gospel se développe dans les années 1930, ce n’est pas avant 1945 que les femmes pourront se faire connaître dans un registre musical très machiste. La figure emblématique reste Mahalia JACKSON (1911-1972). Née à la Nouvelle-Orléans, elle fréquente très tôt l’église baptiste. Elle intègre les Johnson Gospel Singers, un groupe mixte mais travaille en même temps comme ouvrière, domestique jusqu’en 1935. Elle décide alors d’ouvrir un institut de beauté en 1938 et sera fleuriste pendant dix ans. Elle croise le chemin de DORSEY avec qui elle collabore dans les tournées. Son premier grand succès discographique date de 1947 « Move On Up A Little Higher » composé par Brewster. 50 000 exemplaires sont vendus en moins d’un mois, et elle atteint le million d’exemplaires par la suite. Mahalia JACKSON devient THE GOSPEL QUEEN et part à la conquête de l’Europe en 1950. Elle signe un contrat en 1954 avec Columbia et combat politiquement auprès de Martin Luther King. N’oublions pas d’autres femmes de grande qualité vocale et artistique telles que Roberta Martin, Sallie Martin (bras droit de Dorsey), Willie Mae Ford Smith, Sister Rosetta Tharpe, Marion Williams ou encore Bessie Griffin.Après la Seconde Guerre Mondiale, les Noirs vont revendiquer leurs droits civiques et leur culture artistique, chose qu’ils n’avaient jamais faite auparavant. La production discographique pour les Noirs alors nommée Race Records va désormais s’appeler Rhythm’ N Blues en 1949. C’est avant tout un genre musical hétérogène avec des sources différentes. Les quartettes et quintettes vocaux connaissent un véritable succès ainsi que le style Doo Wop. Ce style de chant issu du Rhythm’ N Blues noir américain est caractérisé par des accompagnements vocaux en onomatopées (précurseur du rap). L’expression corporelle est prépondérante, ce qui déplaît fortement aux artistes religieux car le Gospel est avant tout un courant musical religieux. C’est la base essentielle du Rhythm’ N Blues, tout comme le blues, le boogie-woogie et le jazz des années 1930-40. Autant dire des musiques profanes. D’où, l’apparition d’un Hard Gospel.

Il y a désormais deux Gospels: la Sacred Gospel Music qui se pratique seulement dans les Temples, et la Secular Gospel Music pour le Grand Public dans des lieux dits profanes, tels que les cabarets, les clubs, les salles de concerts, les théâtres.

L’âge d’or du Gospel se situe entre 1945 et 1965 avec des groupes masculins, féminins, mixtes et une volonté collective mais aussi des artistes comme Brother Joe May, le « Caruso du Gospel », ou encore Alex Bradford. Deux artistes phares avec des carrières indépendantes. Les groupes féminins connaissent beaucoup de succès même dans les années 70.Actuellement, sur les scènes des festivals, les groupes féminins restent omniprésents. Le Gospel peut se décliner en plusieurs genres sans pour autant faire un trait abrasif entre eux: le Country Gospel dans la première moitié du XXè s. ou encore le Gospel Blanc du Sud après la Seconde Guerre Mondiale (mélange de Bluegrass, d’Hill Billy, de Country, de Rock’ N’ Roll avec des thèmes religieux – cf Elvis Presley). Ce dernier représente l’Amérique puritaine, décalée des centres urbains, hors modernité, des ruraux avant tout délaissés dont le seul repère reste l’Eglise. Dans les années 1970-1980, le Gospel est toujours aussi vivant et vibrant avec James Cleveland, Al Green, Shirley Caesar ou encore Aretha Franklin.

Dans les deux dernières décennies du XXè s., c’est le phénomène des Mass Choirs (Chœurs de masse) avec un prédicateur, chef de chœur charismatique, qui connaît un succès considérable bien qu’ils aient été déjà présents dans les années 1950. Néanmoins, beaucoup de Mass Choirs se produisent dans un but uniquement commercial. Le manque d’oralité religieuse sincère se fait ressentir malgré une certaine identité communautaire.

Aujourd’hui, le Gospel est plus ou moins éclaté et diversifié comme les autres genres musicaux tels que le R’N’B, la New Jack ou encore la Nu Soul. L’esprit divin est toujours présent malgré l’appel à la gloire, à la popularité, aux retours financiers. Les textes sont moins pertinents, les thèmes abordés plus que légers, sans originalité. La création n’est plus … dans ce « Gospel » d’aujourd’hui. Cependant, la religion reste toujours bien vivante dans les chœurs et cœurs. On peut citer entre autres Andrae Crouch avec son Progressive Black Gospel qui cherche à plaire à tous les publics, Oletta Adams (ex-partenaire du groupe Tears For Fears), la famille Winans, les Take 6 ou encore Liz McComb. A noter également une tendance Gospel Rap, avec Hezekiah Walker.Cet ouvrage de Noël BALEN, membre de l’Académie du Jazz, est très riche dans ses explications, sa diversité des oeuvres, des artistes et des extraits de chants en anglais et français, mais aussi dans son approche socio-économique, géographique, historique et politique. Beaucoup d’éléments détaillés sur le contenu des chants, leurs structures sont abordés. C’est un ouvrage complet, facile à lire et enrichissant, permettant de comprendre l’histoire du Negro Spiritual et du Gospel, une histoire intimement liée à la religion. EDIT : Mise à jour de l’article le 27 mai 2008

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