Carlinhos Brown à Nice : « C’est la France qui m’a découvert »

Depuis quelques années, il est l’emblème de la nouvelle scène brésilienne. Carlinhos Brown est né dans l’une des favelas de Salvador de Bahia et, grâce à son sens inné de la musique et à son travail, il est devenu célèbre dans le monde entier. Sa samba modernisée, frottée  au funk, a séduit de Joao Gilberto à Sergio Mendes en passant par Angélique Kidjo et s’entend désormais à Hollywood. Il était le 9 juillet l’invité du Nice Jazz festival : après son fabuleux concert (lire la chronique), il avait hâte de rencontrer la presse pour partager son bonheur, comme il partage désormais son succès avec les enfants de son quartier natal. Une très belle rencontre.

Bonsoir Carlinhos Brown. Le public vous a adoré ce soir. Et vous comment-avez-vous trouvé le public ?

Superbe. C’est un public de plage, un public de soleil. La célébration de la musique c’est un tout, le temps qu’il fait compte aussi. Je me suis donné à fond, j’ai même chanté des chansons que je ne connaissais pas bien. C’est un grand plaisir d’être là. Ce festival est toujours très agréable, Nice est une ville très belle. Quand j’ai su qu’on venait ici, j’ai beaucoup remercié parce de l’autre côté de l’océan on parle beaucoup de la crise en Europe. Ce qui me fait venir en Europe, ça n’est pas de l’argent. Je viens ici parce je suis bien accueilli depuis longtemps. Je pense qu’il y a une crise qui ne va jamais toucher les européens, c’est la crise de l’amour. Toutes les crises passent mais l’amour c’est une continuité chez les gens.

Qu’aimez-vous en particulier dans les festivals ?

Je crois qu’aujourd’hui la musique revient à sa forme primitive. Le public veut de plus en plus retrouver ce qui est inédit. Aujourd’hui la distribution des disques est difficile et même les nouveaux médias ne s’occupent pas de faire connaître la musique qui se fait dans le monde. Les festivals sont importants car ils permettent encore d’apporter la nouveauté au public.

Que représente la France pour vous ?

Je suis très reconnaissant vis-à-vis de la France car ce sont les français qui ont découvert le talent que j’avais pour la musique. Pour la promotion de mon premier disque, ma première tournée en France a été très importante. Avec la culture française, j’ai appris l’opportunité et le développement artistique et aujourd’hui, je suis un artiste mondialement reconnu. Beaucoup de grandes choses se sont passées pour moi en France. J’ai rencontré Johnny Hallyday, Etienne Roda-Gil et même l’écrivain Jorge Amado. Un jour, je déjeunais avec le journaliste Rémi Capa. On m’a servi une salade de chèvre chaud et jusqu’à aujourd’hui ça reste pour moi une des meilleures choses de la cuisine française. J’en ai mangé trois et à la troisième, j’ai vu Jorge Amado. J’ai prévenu Rémi et il m’a dit : (il l’imite) « oui, Jorge Amado habite ici ». Alors je suis allé parler à Jorge Amado. Je lui ai embrassé les mains – il n’a pas aimé – mais résultat, plus de vingt-cinq ans après, sa petite fille Cecilia Amado, qui est réalisatrice, m’a confié toute la bande sonore de son film Capitaines des sables.

Ca n’est pas votre seule collaboration pour le cinéma.

Cette année, j’ai eu la chance de faire des bandes sonores pour Hollywood. Il y a d’abord eu le film d’animation Rio de Carlos Saldanha. J’ai écrit sept chansons et parmi elles un standard qui s’appelle Ararinha. Et il y a quelques semaines, la Fox m’a demandé d’écrire pour l’Oscar.

Est-ce James Brown qui vous a inspiré votre pseudonyme ?

Pendant longtemps j’ai pensé que oui mais depuis j’ai découvert un Henry Box Brown. Il vivait en Virginie aux Etats-Unis. C’était un esclave qui avait acheté la liberté de la femme qu’il aimait. Mais elle a été envoyée dans un autre marché d’esclaves en Caroline du Nord. Pour gagner sa liberté, il a alors quitté la Virginie la tête à l’envers dans un colis postal, une boîte en bois qui contenait un litre d’eau et douze bananes. C’est pour ça qu’on l’appelle Box Brown. C’est lui qui a créé la pensée afro-américaine. Il n’acceptait pas l’Amérique telle qu’elle était, il voulait aussi une Amérique des afro-descendants. Je m’apparente beaucoup à la musicalité de James Brown mais cette histoire de liberté et d’amour me ressemble davantage.

L’amour est-il l’un des thèmes principaux de vos chansons ?

Oui mais pas seulement l’amour d’un homme pour une femme. C’est l’amour d’une façon plus générale. Je n’ai pas été à l’école longtemps, je n’ai pas étudié la littérature donc j’écris plutôt ce que je ressens.

Votre musique est très basée sur les percussions. C’est important pour vous ?

La percussion la plus importante pour moi c’est la mélodie. C’est dans la mélodie que je joue le mieux la percussion. Les rythmes africains font partie de l’inconscient collectif et en étant né dans un pays d’une telle diversité de rythmes, j’ai fini par absorber tout ça.

Comment vivez-vous ce succès qui est le vôtre ?

Moi qui suis sorti d’un milieu démuni, en-dessous du seuil de pauvreté, et qui suis maintenant dans une très bonne situation, il faut que je puisse transmettre ça. Mais mon pays profite très peu de moi pour ça. Je ne vais pas mettre la faute sur le pays, c’est une république naissante qui vient de vieilles dynasties. Etre un dirigeant au Brésil c’est très difficile car on dit tout de suite : « c’est le roi de ceci ou de cela ». Cela dit je suis content d’avoir maintenant une femme à la présidence et j’aime beaucoup ce que Lula a fait avant aussi.

Parlez-nous de votre expérience dans votre communauté de Candeal.

C’est le lieu où je suis né. L’histoire de Candeal est simple : l’endroit est né dans le contexte du trafic d’esclaves au Brésil. Deux sœurs de Côte d’Ivoire ont été prises en tant qu’esclaves. Il se trouve que la troisième sœur était une reine là-bas. Elle s’est inscrite au Brésil en tant que bonne dans une maison pour pouvoir racheter ses deux sœurs. Elle ne les a pas trouvées donc elle a acheté ce quartier qui s’appelle Candeal. De ce que je me rappelle, Candeal se trouvait dans la même situation sociale qu’au XVIIe siècle : sans eau courante, sans réseau d’égouts, sans éducation, avec des moustiques partout. Depuis, j’ai eu l’opportunité de faires des écoles, des maisons, des animations culturelles. Grâce à notre association internationale, nous avons pu mettre gratuitement à l’école 2500 enfants et on travaille avec près de 6000 familles. Ca a commencé il y a déjà trente ans et c’est un succès. Mais il vaut mieux que vous alliez là-bas un jour pour connaître ce projet et voir la réalité de près.

J’espère pouvoir le faire. Merci beaucoup Carlinhos Brown !

Carlinhos Brown : le site officiel en anglais
Nice Jazz Festival 2011 : un 2e jour blues et world au top : ma chronique du concert de Carlinhos Brown
Merci au traducteur présent lors de l’interview!