Da Silva, la rage de l’acoustique

Da SilvaRencontre avec Emmanuel Da Silva, juste avant son concert à Cannes. Avec toute sa sincérité, il se livre sur son parcours et sur son succès qui commence.

A tout juste 30 ans, Emmanuel Da Silva vient de sortir son premier album. Il utilise sa guitare acoustique comme une arme rock, chacun de ses mots étant une balle visant en plein cœur. Le 29 octobre, il assurait la première partie de Bruno Cali au Palais des Festivals de Cannes, soulevant l’enthousiasme du public. Le programmateur Bernard Oheix nous a assuré avoir prévu cette double affiche avant de savoir que d’autres organisateurs avaient eu la même bonne idée. Qu’en pense l’artiste lui-même?

Bonsoir Da Silva. Ce soir vous faites la première partie de Cali. Ca n’est pas la première fois?
C’est surtout un grand plaisir. Cali a un public qui est hyper généreux, super réactif. Et c’est un peu grâce à lui si je suis là ce soir. Quand je n’avais encore que 6 ou 7 chansons, j’ai rencontré Cali grâce à son manager. Il a beaucoup aimé les chansons et il m’a invité à faire quelques-unes de ses premières parties dont une au Bataclan de Paris. Ca m’a permis d’être visible auprès de toutes les maisons de disque. La première fois que je suis monté sur scène avec lui, je n’avais même pas décidé de comment je m’appellerais. J’ai dit « Salut, je m’appelle Da Silva » parce qu’à l’école on m’appelait Da Silva. Cali m’a dit: « C’est bien Da Silva ». Je lui ai dit: « T’es sûr? Ca fait pas entreprise de bâtiment? » Il m’a dit; « Non, non, je t’assure, c’est bien ». Vous savez, Bruno est arrivé tout à l’heure, il venait de se réveiller. Il m’a dit: « Ce soir, on fait la fête ensemble Manu! ». C’est ça la musique.

Cette tension voire cette rage que vous avez dans votre interprétation, est-ce que c’est ce qui vous a poussé à faire de la musique?
J’habitais dans une banlieue de province à Nevers, dans le centre de la France. Y’a pas la mer, y’a pas de forêts, y’a pas d’espace. Quand on habite dans cette cuvette, on n’a pas grand-chose à faire. Si dans votre vie, les choses sont compliquées, il faut trouver très tôt une soupape de sécurité. Moi j’ai eu la chance d’avoir un centre culturel en face de chez moi. Il y avait un groupe de punks qui répétait. Ils avaient des chouettes blousons, des chouettes bottes et ils me faisaient penser à la série télé Happy Days mais en plus rigolo parce qu’ils se marraient tout le temps. Sauf qu’ils avaient le double de mon âge. Je faisais exprès de me trouver sur leur passage aux heures de répète et un jour ils m’ont filé une cassette. C’était London Calling des Clash. Je connaissais pas trop, chez moi mes parents écoutaient que de la variété insupportable. J’ai adoré et j’ai acheté une guitare. J’allais les écouter et chez moi j’essayais de rejouer la même chose. Au bout de 2 ans, je savais jouer leurs morceaux parce qu’ils répétaient toujours les mêmes. Ils buvaient plus de bière qu’ils ne faisaient de musique bien évidemment. Je suis allé les voir et je leur ai proposé de répéter ensemble. Ils étaient inquiets, j’avais que 14 ans mais je suis allé à la répète. J’ai bu autant de bière qu’eux, j’ai fait tout pareil qu’eux et du coup dans la petite ville de 50 000 habitants je suis devenu un peu la mascotte: un gamin de 15 ans avec une crête verte sur la tête mais doué à l’école même si j’y allais très peu. Ma mère se disait: « j’ai un original dans la famille mais il assure l’essentiel ». Moi je savais que c’était plus profond que ça. J’ai continué aisément et j’ai monté un groupe, Punishment Park,  avec des dissidents des Tambours du Bronx. Et la veille de passer le bac, je reçois un coup de fil d’Andréa, un tourneur d’une boîte en Italie, le Supersonico: « Si vous voulez, demain vous arrivez à Milan puis vous faites une tournée en Italie et en Suisse, j’ai 15 dates. » Moi j’avais l’épreuve de philo coeff. 7. Il était 15h30. A 19h, je faisais mes valises et sans rien dire à mes parents je montais dans le camion et je partais en Italie. Je rentrais 3 mois plus tard. J’avais 16 ans. Après ça a été des années plus dures car le choix avait été fait trop rapidement et les personnes avec qui je faisais de la musique se détruisaient beaucoup aussi. La barque était fragile. On a pris l’eau et on a chaviré vite. Moi j’ai continué et j’ai déménagé de ville en ville, Clermont, Lyon, Marseille, Bretagne, Suisse. J’ai rencontré plein de personnes mais celle que j’avais le plus peur de rencontrer, c’était moi-même. Puis un jour, je me suis retrouvé face à moi et j’ai écrit, de façon décomplexée cette fois. Et j’ai décidé d’enregistrer.

« Sur scène, on est plutôt dans la communion que dans la confession »

Comment s’est passé l’enregistrement de cet album?
J’ai enregistré seul toutes mes maquettes chez moi et en studio, j’ai fait rejouer certains éléments par Pierre Sangra qui est le guitariste de Thomas Fersen ou par Albin de la Simone qui est venu rejouer certains pianos. Et comme c’était un vrai fouillis, on a remis tout ça à Renaud Létang qui a mixé Feist, Gonzales, Clandestino de Manu Ciao ou Souchon qui travaille de façon un peu anarchique aussi. Je voulais qu’on garde les premiers instants, quand l’émotion est là. Que l’auditeur ait l’impression que le chanteur soit à côté de lui, qu’il y ait énormément de chaleur et de proximité. Sur scène, c’est différent, beaucoup plus extraverti, beaucoup plus éclaté mais on garde cette simplicité. On est plutôt dans la communion que dans la confession.

Aborder les relations hommes femmes dans une chanson, c’est pour vous un moyen de parler d’autres thèmes?
Vous savez, un homme – une femme, ou un homme – un homme, ou une femme – une femme peu importe. La réunion de deux personnes c’est le début d’une société. Tout seul devant sa glace, on peut s’éclater la tête contre la vitre, on peut rigoler, se dire n’importe quoi et se pardonner dans la seconde ou pas, ça ne changera pas la face du monde. A partir du moment où on est deux, chaque personne peut causer des dommages collatéraux. Passer à travers le prisme du couple pour évoquer des choses futiles ou lourdes de sens, c’est revenir à l’essentiel.

« La réunion de deux personnes c’est le début d’une société »

Comment expliquez-vous le passage du punk-rock de vos débuts à votre musique actuelle?
On est pas le même à 30 ans qu’à 12 ans. Ou même à 17 ans, y’a de meilleures idées que de partir en camion. Même 30 balais, y’a mieux que de continuer à faire de la musique, on pourrait espérer être médecin ou avocat. Mais j’écoute toujours les Ramones, j’ai toujours les larmes aux yeux quand le roulement de batterie part sur London Calling. On fait d’abord de la musique pour soi et il faut de la prétention pour la présenter aux autres. Le résultat a changé mais pour moi les ingrédients sont restés les mêmes. J’essaie d’aller droit au but, d’être concis, qu’il y ait une ritournelle, un gimmick dans une chanson et de toucher droit au cœur. J’essaie de faire simple, de prendre les deux plus belles notes et de les mettre ensemble, de prendre un nombre de mots restreint et d’être le plus juste possible. Et c’est pas facile. Avec les années ça s’affine mais je fais toujours la même chose.

Ca signifie quelque chose pour vous d’avoir passé 30 ans?
J’ai pas fait attention à ça, j’ai gardé la même insouciance avec les complications et les joies que ça peut apporter. Je me sens citoyen, impliqué, responsable de mes choix politiques, de mon vote. Pour la prochaine élection présidentielle, par exemple, je suis très inquiet parce que je suis perdu. Je sais ce que je ne veux pas mais je ne sais pas ce que je veux. On ne me propose pas quelque chose qui me séduise. En même temps je suis un peu insouciant de ce que je vais devenir. Heureusement aujourd’hui, ça marche bien pour moi, je crois qu’on a dépassé les 80 000 albums vendus, on a fait une centaine de dates et on repart. Mais ça a pas changé grand-chose: mes baskets elles sont trouées, je les ai pas changées depuis 6 mois mais je m’en fous, la vie elle est belle. Vous savez demain je fais un album, je vais en vendre 3, je vais monter des portières chez Citroën. Y’a rien de gagné. Non je n’irai pas chez Citroën, faut pas déconner! (rires) La vie d’un artiste est toujours en dents de scie mais je ferai toujours passer mes choix, mes envies avant de chercher à être commercial. Votre personnalité doit se sentir dans votre musique. Vous faites ce que vous êtes sinon, ça ne marche pas. Demain, je peux devenir beau, mettre une perruque avec des cheveux, faire 1m80, me prendre pour Patrick Fiori, je vendrai pas une gamelle! Parce que je sais pas le faire. Moi je suis moche, petit, sans cheveux et je fais de la musique comme je peux. Et puis ça marche.

Merci Da Silva.

Da Silva, site officiel du label Tôt ou tard

About Eric_M 73 Articles
En amateur de musique, Eric Maïolino est auteur-compositeur-interprète, joue de la guitare, pratique le théâtre et assiste à des concerts! (toutes ses chroniques ici)

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