Demi Evans ou rugir avec le sourire

Demi EvansLe Nice Jazz Festival 2006 vient d’ouvrir ses portes. Comme l’an dernier, partons en quête de talents. Aujourd’hui, la folk soul de Demi Evans.

Sur scène, elle ne vous laissera pas indifférent : elle « mange » la scène sans mâcher ses mots, prête à rugir. Mais la lionne révèle des coussinets de velours : l’humour et l’autodérision n’arrivent pas à masquer son infinie tendresse.

Bonsoir Demi Evans. Je travaille pour Sincever qui est un site en français et vous parlez un peu français, je crois. C’est en tournée que vous avez appris ?
Oui, mon partenaire Fred Morisset, compositeur des chansons, est français, comme mes musiciens, mon agence de presse, ma maison de disque. Donc c’est important de parler un peu ! Et je veux étudier : quand j’ai le temps, je prends des cours dans des écoles de langue.

Et avez-vous remarqué des différences entre les publics américains et français ?
En fait, je n’ai jamais fait de tournées aux Etats-Unis. J’y ai travaillé mais uniquement à New York, dans des clubs etc. quand j’étais plus jeune. Mais c’est mon premier CD et ma première tournée en mon nom. Pour l’instant, je ne peux pas vraiment comparer, je peux juste apprécier tout ce qui m’arrive.

Vous étiez dans des groupes avant. Aviez-vous déjà votre propre répertoire ?
J’ai eu la chance, pour tous les artistes avec lesquels j’ai travaillé, de pouvoir apporter mon propre répertoire à l’intérieur de leurs concerts mais ça n’était jamais mon concert. A présent, c’est mon concert. Les musiciens sont adorables, ils sont comme ma famille. Ils sont prêts à m’adopter et à apprendre à me connaître, comme j’apprends à les connaître. Je ne voulais pas aller chercher des « pointures ». Le fait d’être leader est nouveau pour moi donc je voulais des gens pour qui c’était nouveau aussi et avec qui on pourrait construire pour l’avenir. Au lieu d’être présentée sur scène par des gens célèbres, je me présente par moi-même.

Est-ce que ces musiciens ont participé à l’album ?
Non, pour le CD j’ai pris des gens connus ! (rires) On a pris les meilleurs en studio pour que le CD soit bon. Par contre, pour le prochain, on ira en studio avec mes musiciens actuels.

Vous êtes du Texas. Vous y avez vécu longtemps ?
Oui, j’y ai vécu les 20 premières années de ma vie. Quand j’ai fini le lycée, ma grand-mère, qui m’a élevée, a eu envie de déménager à Los Angeles pour y rejoindre ses frères et soeurs. C’était dans les années 70. Alors on est tous partis, sœurs, frères, oncles, cousins. J’avais déjà travaillé, depuis l’âge de 13 ans, comme le faisaient toutes les filles à l’époque mais mon identité musicale a commencé à se construire à L.A. et c’est en Europe que ma carrière a commencé. Ma grand-mère n’est plus avec nous à présent, elle est passée de l’autre côté mais elle serait fière en ce moment. Dans mes chansons, je parle beaucoup de ce que ma grand-mère me disait quand j’était une petite fille et je sais qu’elle est quelque part avec moi.

Vous dites sur scène que vous n’aimez pas trop parler politique dans vos chansons. Mais qu’avez-vous à dire sur le Texas ?
On parle tellement de luttes, de racisme et j’ai connu ça. Au collège, j’étais l’un des premiers enfants noirs après la ségrégation et ça a été le début de ma prise de conscience. Mais je n’ai jamais été une combattante, je ne veux pas me venger. Quand la douleur s’arrête, je passe à autre chose. Pour moi, c’est difficile de parler de racisme, j’ai des frères qui en souffrent au Texas, dans les prisons. Au lieu de parler de ce qui cause la douleur, je préfère parler de ce qui peut la soigner. Continuer à parler de sa douleur, c’est comme gratter sans cesse une cicatrice, ça ne guérira jamais. Le seul moyen de survivre, c’est de laisser aller. Ca ne fait pas de mal de pardonner. Je ne vais pas détester tous les blancs parce qu’un seul blanc m’a fait du mal au Texas comme les blancs ne peuvent pas me détester à cause de ce que certains noirs ont fait il y a 20 ans. Je ne dis pas d’oublier mais de le laisser de côté et de continuer car le temps n’attend pas. Je préfère utiliser mon temps pour divertir les gens. Je suis une sorte de clown sans le maquillage, la musique doit apporter de la joie. Les chansons que j’écris parlent de la peur, de la vieillesse, de la mort. Toutes ces choses qu’on essaie de fuir, il faut essayer de les aborder en paix. Je m’en tiens aux bases, la force, la gentillesse, le plaisir, la quiétude. Il ne faut pas avoir peur de grossir, de n’être plus aussi séduisante qu’il y a 20 ans, il faut prendre tout ça avec le sourire.

Vous dites avoir été influencée par Nina Simone. Les temps étaient différents mais ne pensez-vous pas qu’elle avait une autre attitude ?
Si bien sûr, c’était son éducation. Elle était d’une époque où il fallait que les artistes se battent pour être payés, c’était très dur. J’ose à peine dire tous les problèmes qu’elle a eus dans sa vie. Elle n’était pas la plus belle femme du monde (rires), elle a dû se battre. Ce qui m’a influencé chez elle, ce sont ses expressions, son phrasé, sa technique vocale, son interprétation.

Vous avez cette force-là sur scène.
Oui. Je ne suis pas lesbienne mais j’ai ce « Women Power ». Ou plutôt, je crois au « People Power », le pouvoir des gens.

« Soul Power », le pouvoir l’âme peut-être ?
Soul Power, c’est exactement ça ! Tape m’en 5 !

Ca sera le mot de la fin. Merci infiniment Demi Evans.
Viens que je t’embrasse. Thank you so much !

Propos recueillis et traduits par Eric_M

Why Do You Run, sorti le 07/04/06 chez Iris Music

Eric_M
Eric_M
En amateur de musique, Eric Maïolino est auteur-compositeur-interprète, joue de la guitare, pratique le théâtre et assiste à des concerts! (toutes ses chroniques ici)
http://www.ericmaiolino.com

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